3 questions à Benjamin CLEMENCEAU, Maître de conférences contractuel en Alimentation et droit de l'alimentation à AgroParisTech 

17/11/2022
Interview accordée à Dominique LAULHE-DESAUW, par Benjamin CLEMENCEAU qui interviendra à l'occasion des Assises juridiques de l'alimentation et des Filières Agroalimentaires, jeudi 8 décembre

Parlez-nous de la crise alimentaire mondiale (entre surproduction et pénurie).
La guerre en Ukraine renforce l’état de l’insécurité alimentaire dans le monde puisque pas moins de 2 milliards d’individus dépendent directement de ses exportations et de celles de la Russie en matière de blé. Et d’évidence, les autres pays exportateurs ne pourront assumer seuls le déséquilibre des marchés causés par le conflit – d’autant qu’en raison de la volatilité des prix, nous sommes déjà en présence (mais après tout comment s’en étonner ?) de comportements spéculatifs peu scrupuleux de la part de certains opérateurs économiques. Des populations entières sont donc privées de cette denrée pourtant cruciale pour leur survie, que ce soit au plan agricole ou alimentaire, n’ayant plus la possibilité de s’en procurer à bas prix.

Si cette « bombe alimentaire » replace déjà l’alimentation au cœur des préoccupations mondiales, ainsi que le rappelle Anaïs MARIE (Chargée des études chez Club DEMETER), elle devrait aussi et surtout relancer les débats autour de la nécessité qu’il y a pour chaque État, y compris ceux dits développés, d’enfin consacrer le droit à l’alimentation – autant dire la possibilité pour chaque individu d’avoir un accès permanent et suffisant à une alimentation qui soit à la fois saine et acceptable au plan culturel. L’on ne peut plus se contenter de lois sectorielles voire de mesurettes pour prôner sa réalisation. Je pense qu’il est temps d’adopter une loi-cadre qui couvrirait toutes les composantes matérielles de ce droit, notamment en France ! Cela aurait du sens, d’autant que nous avons été les premiers à travers le monde à avoir légiféré autour du gaspillage alimentaire. Restons dans ce cas pionniers dans la défense du droit de chaque être humain de se nourrir à sa faim. Les autres États nous suivront, si leurs finances le peuvent…

Comment amorcer la transformation du système alimentaire vers un système plus durable ? Quel rôle pour les entreprises ?
En luttant, comme on l’a vu, contre le gaspillage alimentaire et la surconsommation dans les pays du Nord – au nom, principalement, de l’amélioration tant de la santé que des conditions de vie de chacun (c’est d’ailleurs dans ce cadre que la lutte contre l’obésité doit devenir une absolue priorité). Les stocks d’invendus ainsi générés pourront, par la suite, trouver facilement preneurs dans les pays du Sud. Dans ces derniers, il faudra surtout veiller à ce que les biotechnologies alimentaires modernes, dont les OGM font partis, ne servent pas qu’aux exportations, qu’elles ne débouchent pas sur le désaccaparement des agriculteurs de leurs terres, et qu’elles ne bouleversent pas non plus les préférences alimentaires des populations locales. C’est surtout ça l’enjeu ! Dans ce contexte, les entreprises pourraient réguler leurs investissements à l’aide du droit souple (moratoires, codes de bonne conduite etc.), même si le droit de l’OMC promeut, à l’inverse, la dérégulation totale du commerce international.

Parlez-nous de l’émergence de la « démocratie alimentaire ».
Dans l’ensemble, la « démocratie alimentaire » renvoie à une forme de démocratie participative appliquée au cas spécifique de l’alimentation. À l’échelle locale, c’est avant tout penser un droit (à l’alimentation) qui soit placé en-dehors du cadre étroit de l’offre et de la demande concernant les ressources naturelles et en particulier la terre et l’eau. Autrement dit, c’est penser un droit qui soit au service des collectivités territoriales, et non plus seulement de la concurrence pour le marché, avec le besoin fondamental de nourrir les populations. En ce sens, la « démocratie alimentaire » est indissociable du concept classique de « sécurité alimentaire », et de celui toujours controversé de « souveraineté alimentaire ». Ses objectifs sont multiples : elle vise d’une part à rendre plus effectifs les droits fondamentaux, et en particulier le droit à l’alimentation. Mais ce n’est pas tout, puisqu’elle vise également à rendre le commerce international plus équitable et profitable aux pays en développement.

En définitive, la « démocratie alimentaire » permet de nuancer ce paradigme faisant de l’alimentation une marchandise ordinaire. Le consommateur doit être le principal acteur de chaque échelon des filières alimentaires, a fortiori dans les pays en développement. Les partisans de cette nouvelle forme de démocratie estiment en effet que les gouvernements seraient bien inspirés s’ils ne les considéraient plus comme de simples mangeurs, mais bien comme des consommateurs-citoyens à part entière. Face à la raréfaction des ressources naturelles et à la fulgurante expansion démographique de la population mondiale prévue d’ici 2050 (9,8 milliards d’après un article paru dans le journal Le Monde le 22 mai 2017), la « démocratie alimentaire » semble être une alternative très crédible pour ajuster les ressources naturelles aux besoins socio-économiques en général, et aux besoins alimentaires des populations en particulier.  
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